Pour comprendre ce que l’Amazonie pourrait devenir demain, les scientifiques étudient ce qui s’y passe aujourd’hui. Les grandes sécheresses de ces dernières années, toujours plus longues et plus chaudes, ne sont plus considérées comme de simples anomalies climatiques : elles deviennent la bande-annonce d’un futur possible.
C’est le message central d’une étude publiée dans la revue Nature, qui analyse plus de trente ans de données recueillies au coeur de la forêt amazonienne et introduit un concept appelé à faire débat : le climat "hypertropical".
Un climat que la Terre n’a pas connu depuis des millions d’années
Le terme hypertropical décrit des conditions plus chaudes que 99 % de tous les climats tropicaux historiquement observés, accompagnées de sécheresses bien plus fréquentes et intenses. Un régime climatique qui, expliquent les chercheurs, ne s’est pas produit sur Terre depuis au moins 10 millions d’années et qui pourrait s’installer sur de vastes zones de l’Amazonie d’ici 2100 si les émissions de gaz à effet de serre se maintiennent à leurs niveaux actuels.
30 ans de données dans la forêt
Le travail, dirigé par Jeffrey Chambers de l’Université de Californie à Berkeley, combine observations de terrain, mesures écophysiologiques et modèles climatiques globaux. Les données proviennent de parcelles dédiées à la recherche au nord de Manaus, dans le centre du Brésil, où des capteurs installés dans les troncs et dans le sol ont permis de suivre, année après année, la réponse des arbres au stress climatique.
Lors des sécheresses liées à El Niño en 2015 et en 2023, un seuil critique est apparu : lorsque l’humidité du sol tombe à environ un tiers des niveaux normaux, les taux de transpiration des arbres chutent rapidement.
C’est une réaction défensive, mais coûteuse. En fermant leurs stomates pour limiter les pertes d’eau, les arbres réduisent aussi l’absorption de dioxyde de carbone, indispensable pour croître et réparer les tissus. Si la chaleur persiste, des bulles peuvent se former dans la sève et interrompre le transport de l’eau, un processus que les chercheurs comparent à une embolie. À ce stade, les risques de mortalité augmentent fortement, soit par défaillance hydrique, soit par manque de carbone.
Les espèces les plus fragiles et le rôle des forêts secondaires
Toutes les espèces ne réagissent pas de la même façon. Les plus vulnérables sont celles à croissance rapide et à faible densité de bois, qui présentent des taux de mortalité plus élevés que les arbres au bois plus dense. "Cela implique que les forêts secondaires pourraient être plus vulnérables… parce qu’elles abritent une proportion plus importante de ces types d’arbres", explique Jeffrey Chambers. Un élément crucial dans une région où de vastes surfaces se sont régénérées après des déboisements et des incendies.
Les simulations basées sur les modèles climatiques de la phase 6 du Coupled Model Intercomparison Project indiquent que, dans des scénarios à fortes émissions, l’Amazonie pourrait connaître jusqu’à 150 jours par an de “sécheresse intense” d’ici la fin du siècle. Des épisodes qui pourraient survenir même durant les mois aujourd’hui les plus pluvieux. "Quand surviennent ces sécheresses intenses, c’est ce climat que nous associons à une forêt hypertropicale", déclare Jeffrey Chambers, en soulignant qu’il s’agit de conditions "qui vont au-delà de ce que nous considérons aujourd’hui comme une forêt tropicale".
La mortalité annuelle des arbres amazoniens dépasse actuellement légèrement 1 %, mais elle pourrait grimper jusqu’à environ 1,55 % d’ici 2100. Une hausse en apparence modeste qui, à l’échelle d’une forêt de la taille de l’Amazonie, se traduit par une perte massive d’arbres et une réduction significative de la capacité d’absorption du carbone. Au cours de certaines années particulièrement sèches, la forêt a déjà relâché plus de CO₂ qu’elle n’en a stocké.
Un laboratoire pour le climat de demain
L’un des aspects les plus marquants de l’étude est la cohérence des résultats : les mêmes signaux de stress apparaissent sur des sites différents et à des périodes différentes. La réponse de la forêt à la chaleur et à la sécheresse semble suivre des schémas prévisibles. C’est pourquoi, expliquent les auteurs, les sécheresses actuelles constituent une fenêtre unique pour observer dès aujourd’hui les conditions extrêmes qui pourraient devenir banales demain.
"Tout dépend de ce que nous ferons", conclut Jeffrey Chambers. Sans réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre, le climat hypertropical risque de passer rapidement du statut d’hypothèse scientifique à celui de réalité à laquelle la plus grande forêt pluviale de la planète devra faire face.
(DP/©GreenMe.it, Source: Nature/Traduction et adaptation: The Global Nature/Pic : Jaime Dantas via Unsplash )
