Au cœur de la forêt de Siem Reap, au Cambodge, l'antique cité d'Angkor et ses temples fabuleux attirent chaque année près d’un million de visiteurs étrangers dans l’un des plus vastes parcs archéologiques du monde, classé à l’UNESCO. Capitale de l’empire khmer, longtemps considérée comme la plus grande ville de la planète à son apogée, la ville qui rayonnait sur toute la péninsule sud-est asiatique porte aujourd’hui les cicatrices d’un pillage méthodique, orchestré par un antiquaire britannique au visage de mécène : Douglas Latchford, alias "Dynamite Doug".
Angkor s’étend sur environ 400 km² de temples, bassins, digues et canaux, dans le nord du Cambodge, près de la ville de Siem Reap, sur les rives du lac Tonlé Sap, la plus vaste étendue d'eau douce d'Asie du Sud-Est. Du IXᵉ au XVᵉ siècle, l’empire khmer administre depuis cette capitale un territoire qui couvre une grande partie des actuels Cambodge, Thaïlande, Laos et Vietnam. À son apogée au XIIᵉ siècle, Angkor aurait abrité jusqu’à 700 000 habitants, faisant de cette cité religieuse et administrative l’une des plus grandes villes du monde. A l'époque, Paris et Gand comptaient 25.000 habitants environ...
Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1992, le parc archéologique d'Angkor est aujourd’hui la destination touristique phare du Cambodge. Il accueille près d’un million de visiteurs étrangers par an, autant de regards venus contempler Angkor Wat, plus vaste temple du site et plus grand monument religieux du monde, régulièrement classé parmi les 25 attractions touristiques majeures de la planète. Mais d'autres sites du Parc sont à couper le souffle : les tours à visage du Bayon, la Terrasse des éléphants, le temple du Ta Prohm et ses racines géantes enserrant la pierre, ainsi que les temple du Banteay Srei en grès rose (lui, pillé par Malraux, nous y reviendrons) ou celui du Preah Khan, une semaine ne suffit pas pour découvrir tous les vestiges qui racontent six siècles de civilisation khmère.

Promenade dans une ville fantôme
À l’aube, le voyageur quitte la ville de Siem Reap et suit la longue chaussée de pierre menant vers les tours en forme de lotus d’Angkor Wat. Dans la lumière rose, les silhouettes des temples se découpent sur les réservoirs d’eau, vestiges d’une ingénierie hydraulique sophistiquée qui irrigua longtemps les rizières de l’empire. Tout autour, la forêt recouvre les anciennes voies royales, les digues et les bassins, comme si la jungle cherchait à refermer sur elle-même une ville trop longtemps exposée.
Mais en entrant dans les galeries sculptées, le regard bute sur des vides. Ici un piédestal sans statue, là une niche béante, plus loin un bas‑relief déséquilibré, plus loin une statue décapitée : autant de "manques" qui racontent un autre voyage, celui des pierres khmères vers les salles feutrées des musées occidentaux et les salons des collectionneurs privés. Angkor ne se lit plus seulement dans ce qui est présent, mais dans ce qui lui a été arraché.
Dynamite Doug, l’ombre du pillard
Pendant des décennies, Douglas Latchford s’est présenté comme un collectionneur passionné d’art khmer et était une figure respectée du marché de l’art asiatique, raconte un long article du site Cambodge Mag. Dès les années 1960, il parcourt le Cambodge, photographie les temples, organise des expéditions et se raconte en explorateur sauvant des sculptures menacées par la guerre et la jungle. Derrière ce récit se dessine un système bien plus sombre : statues découpées à la scie, têtes de divinités tranchées, linteaux soulevés à la barre, transportés de nuit par des réseaux de trafiquants jusqu’aux ports et aux aéroports. Avec à une ceratine époque qu'on voudrait oublier, la complicité des khmers rouges.
Dans les catalogues de grandes maisons de vente et les vitrines de musées prestigieux, Latchford devient la référence ultime, garant prétendument moral de la provenance des œuvres khmères. Ses structures offshore, révélées par les Pandora Papers, habillent d’une respectabilité administrative un trafic d’antiquités dont les montants rivalisent avec ceux de la drogue. Pendant près de soixante ans, le pillard agit dans l’ombre, tandis qu’Angkor se vide d’une partie de ses trésors.
Un paysage blessé, un tourisme en question
Pour le voyageur, les conséquences se perçoivent au fil des pas : les temples d’Angkor, devenus en quelques décennies une destination phare du tourisme asiatique, doivent composer avec l’afflux de visiteurs, la pollution et les cicatrices laissées par le vol d’œuvres. Entre cars climatisés, plateformes de bois et bassins asséchés, la question se pose : comment visiter sans participer à une nouvelle forme de dégradation ?
Inculpé en 2019 par la justice américaine pour trafic d’antiquités, Douglas Latchford meurt en 2020 avant son procès. Depuis, un mouvement de restitution s’accélère : pièces rendues au Cambodge, collections réexaminées, prises de conscience dans les institutions culturelles. Pour le voyageur nature, comprendre l’histoire de Dynamite Doug, c’est accepter de regarder Angkor autrement : comme un paysage blessé, dont la beauté impose une responsabilité commune, celle de respecter les sites, de refuser les « souvenirs » douteux et de soutenir, par ses choix, la protection de l’âme du royaume khmer.

Malraux, un précédent français dans les années 50
L’affaire André Malraux reste, dans l’imaginaire collectif, le premier grand scandale de pillage organisé à Angkor. En décembre 1923, le jeune écrivain de 22 ans, ruiné par de mauvais placements, monte avec sa femme Clara et un ami une expédition vers le temple du Banteay Srei, alors peu connu et peu surveillé, à environ 45 km des sites principaux. Armés de ciseaux à pierre et de scies, ils découpent près d’une tonne de grès rose : bas-reliefs, fragments d’Apsaras (les danseuses sacrées), éléments décoratifs qu’ils espèrent revendre à des antiquaires européens. Interceptés à Phnom Penh grâce à l’alerte donnée par un guide khmer et à l’action de Georges Groslier, conservateur du musée et membre de l’École française d’Extrême-Orient, Malraux et ses complices sont condamnés pour vol d’antiquités. La peine – trois ans de prison, réduite à un an avec sursis – devient rapidement un sujet de débat dans les milieux intellectuels parisiens. Les sculptures sont restituées et intégrées, dès 1924, à la restauration du temple menée par l’archéologue Henri Marchal. Pourtant, loin de marquer la fin du phénomène, l’ "Affaire Malraux" ouvre presque un siècle de trafics à plus grande échelle.
Après la Seconde Guerre mondiale, puis surtout pendant la guerre civile et le régime des Khmers rouges, les temples khmers se retrouvent livrés à eux-mêmes. Des réseaux de pillards locaux, parfois soutenus par des militaires, arrachent statues, linteaux et frises à la pioche, au burin, voire à la dynamite. Les pièces transitent par la frontière thaïlandaise, où elles sont achetées par des antiquaires avant d’être blanchies sur le marché international. Dans les années 1990 et 2000, des milliers d’œuvres khmères apparaissent ainsi dans des collections privées et des musées en Europe, aux États-Unis et en Asie. L’affaire Douglas Latchford, cristallise ce système : pendant près de soixante ans, l’antiquaire britannique organise, via des expéditions sur les sites et des réseaux de passeurs, le transfert massif de sculptures vers l’Occident, falsifiant provenances et documents.
Heureusement, depuis la condamnation de Latchford, un mouvement de restitutions s’accélère : en 2021, une trentaine d’œuvres sont rendues par les États-Unis au Cambodge ; en 2026, 74 pièces supplémentaires reviennent du Royaume-Uni dans le cadre d’un accord avec la famille de Latchford. Ces scandales rappellent que le trafic d’antiquités khmères fut l’un des plus importants au monde, au point d’être comparé, en volume financier, à celui de la drogue.
Photo principale : Angkor Wat à l'aube - © Sebastian Latorre via Unsplash

